Les espèces qui s'entre-dévorent ne sont pas alléchées que par le menu. De l'éradication de la compétition à la source à la monogamie forcenée, les motifs varient. Manger son prochain peut se révéler avantageux. Dans certains cas, même pour le prochain en question. Deux études récentes tentent de percer les ressorts profonds de cette habitude culinaire. Des ouvrières «mangeuses d'hommes» aux mères sacrificielles qui pratiquent l'ultime don de soi, les personnages du bestiaire cannibale ne sont pas toujours alléchés que par le menu.

Les exemples d'animaux qui ne crachent pas sur un morceau de congénère sont nombreux. Il s'agit toutefois souvent de récupération, comme l'explique Michel Chapuisat, du Département d'écologie et évolution de l'Université de Lausanne: «Chez les espèces carnivores en général, lorsqu'un individu est tué ou meurt par manque de nourriture, il arrive que les autres le mangent. Dans des cas de réduction de la couvée, par exemple. Certains rapaces pondent deux œufs et élèvent deux jeunes les années où les ressources sont abondantes, alors qu'ils n'élèvent qu'un jeune et mangent l'autre les années difficiles. Ou lorsque les lions éliminent les petits des autres mâles afin que les lionnes, n'allaitant plus, redeviennent fertiles plus rapidement.»

La semaine dernière, la photographe environnementale Jenny Ross décrivait dans la revue Artic le cas d'un ours polaire, qu'elle avait surpris en train de manger un ourson après l'avoir tué, en juillet 2010, dans l'archipel du Svalbard. Elle met l'augmentation de ce type d'incidents sur le compte de la réduction du territoire de chasse de ces animaux, due à la fonte des glaces.

Mais il y a des espèces où le cannibalisme est moins occasionnel. Et le choix du menu n'est pas aléatoire. «Chez certaines fourmis, les ouvrières peuvent cannibaliser les larves», illustre le biologiste. Avec une préférence pour les mâles. A cause de leur système de reproduction, elles sont plus apparentées à leurs sœurs qu'à leurs frères. En augmentant la proportion de femelles produites par la fourmilière, elles augmentent la propagation de leurs propres gènes. Il est donc vraisemblable que, dans certains cas, la sélection naturelle favorise cette pratique. «Nos recherches suggèrent même que dans certaines colonies, le couvain est une sorte de garde-manger», ajoute Michel Chapuisat.